"L'Union européenne devrait favoriser... l'utilisation des patrimoines criminels confisqués au bénéfice de la communauté" cit. Commission européenne contre le crime organisé

vendredi 15 mai 2015

DIPLOMATIE: Géopolitique de la criminalité internationale, coll. "Les grands dossiers", n°26, Avril/Mai, 2015.

   Depuis les années 1980, le phénomène de mondialisation s'est accentué, permettant un  développement accru des différents flux (capitaux, financiers, humains, informationnels), également facilité par la chute du mur de Berlin et la fin de la bipolarité. Si les activités économiques légales ont donc connu un essor important, le phénomène a également profité aux organisations criminelles ayant diversifié leurs zones d'activités en s'inscrivant dans la problématique des "nouvelles menaces" transnationales.
Pourtant, la lutte contre la criminalité organisée s'effectue encore largement à un niveau national. Or, sans coopération interétatique, les législations nationales ne permettent pas de lutter efficacement contre des organisations transnationales, s'appuyant sur une imbrication de leurs activités légales et illégales au sein de plusieurs Etats, afin d'échapper aux poursuites judiciaires. C'est cette problématique que le numéro de diplomatie se propose d'étudier à travers un tryptique analytique Enjeux/Acteurs/Activités, permettant bien aux lecteurs profanes de saisir la complexité du phénomène.
            Le premier temps s'attarde ainsi sur les grandes évolutions et enjeux du phénomène. Mickael Roudaut, administrateur de la commission européenne au sein de l'unité "lutte contre le crime organisé" revient notamment sur le double phénomène de politisation du crime et de criminalisation de la politique. Pour lui, le monde n'obéirait plus à une logique de territoires, mais de flux, même si la lutte contre les flux illicites demeure essentiellement nationale. Les enquêtes financières se heurtant aux procédures administratives et au manque de coopération interétatique, les frontières nationales protègeraient les criminels des enquêtes judiciaires.
La lutte contre la criminalité organisée transnationale est d'autant plus complexe qu'il s'agit d'un objet d'étude relativement flou. Xavier Rauffer, criminologue, explique à ce titre que les activités illégales étant dissimulées par nature, les populations ne perçoivent pas nécessairement l'importance du phénomène. Ainsi, le public est plus réceptif aux menaces directement perceptibles car mises en scène, à l'image du terrorisme. L'agenda des politiques répressives se concentre alors sur celles-ci, ne permettant pas l'octroi de moyens financiers et institutionnels suffisant à la lutte contre la criminalité organisée.
            La deuxième partie, "Mafias et crime organisé", dresse une cartographie des principales organisations criminelles dans le monde, exemplifiant ainsi les grandes évolutions mentionnées en première partie. A cet égard, Fabrice Rizzoli, universitaire et président de Crim'Halt, montre bien comment la 'Ndrangheta, officiellement la plus puissante des mafias italiennes, a pérennisé son existence par l'imbrication de ses activités légales et illégales. Principale organisation impliquée dans le trafic de cocaïne en Europe, elle participe également à l'économie légale, notamment via son investissement dans l'exposition universelle se déroulant cette année à Milan.
L'article de Gavin Slade, professeur de criminologie à Toronto, vient appuyer les observations de M. Roudaut sur la criminalisation de la politique. S'appuyant sur l'exemple de l'Etat mafieux en Russie, il explique que les organisations criminelles russes ne sont pas autonomes vis-à-vis du pouvoir étatique. Les élites politiques et administratives entretiennent la criminalité organisée à travers des logiques de prédation économique, relevant d'une "Sistema", des pratiques entendues, encadrées par des règles informelles régissant les transactions d'affaires et politiques.
            Enfin, la dernière partie s'appuie sur la mise en perspective des principales activités criminelles: Les différents trafics (armes, drogues, êtres humains etc.), mais également la criminalité en col blanc. Jean-François Gayraud, commissaire divisionnaire, souligne bien l'importance des intermédiaires dans le blanchiment d'argent. "Blanchir l'argent sale" nécessite de trouver des intermédiaires capables de transférer des capitaux du secteur économique illégal vers le secteur légal. Pour cela, ces professionnels doivent posséder les compétences techniques nécessaires, mais également une "honorabilité" de façade.
            La revue se termine ainsi comme elle commence, soulignant bien l'imbrication entre les activités criminelles légales et illégales, et conduisant le lecteur à s'interroger sur une dichotomie qui tend de plus en plus à s'éroder.
Relevons tout de même que plusieurs pistes de réflexions sont proposées par les auteurs tout au long de la revue. Outre la systématisation  de l'enquête financière censée compléter l'enquête criminelle, l'on peut également relever la proposition de Fabrice Rizzoli et Thierry Colombié de développer le statut des collaborateurs de justice, dont l'aide est indispensable à l'obtention d'informations sur des activités dissimulées. Enfin, comment ne pas mentionner la possibilité d'une confiscation des biens sans condamnation pénale du propriétaire et leur redistribution à la société civile, mesure ayant fait se preuves en Italie.

En attendant, l'on peut toujours espérer la création d'un centre de recherche scientifique indépendant, afin de concurrencer la production de statistique effectuée par les services des organes coercitifs d'Etat.

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